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EDITO


MERCI du fond du cœur à toutes les personnes qui ont contribué à la construction, survie et perpétuation de ce « projet de vie ». Les racines de l’émergence de ce projet sont profondes, nées à la fois dans une adversité profondément abrupte et dans la compassion la plus indescriptible. Notre survie tient soit du miracle, soit de cet équilibre que la vie seule sait nous enseigner entre le positif et le négatif.

 

Notre association et compagnie existe depuis 1989 (officialisé en 1992). La mission première de notre compagnie c’est la création chorégraphique. Cependant, la compagnie a entrepris depuis sa création un très conséquent travail de recherche, collecte, diffusion du patrimoine des créations chorégraphiques, faites par les afro-descendants en occident, dans la danse contemporaine, depuis un siècle.
Ce travail intitulé « Danses et Continents Noirs », mené avec des équipes de recherches universitaires, donne des repères historiques, anthropologiques et esthétiques à toutes les formes hybrides que l’on trouve dans le champ des danses actuelles, aussi bien théâtrales, qu’urbaines. Ce travail permet une meilleure mise en perspective filiale des oeuvres qui jusqu’à que ce travail soit réalisé, étaient difficilement reçues par les « pouvoirs publics » et le grand public tout court. Il a permit également à un certain nombre d’artistes-créateurs de trouver la légitimation qui leur faisait défaut dans l’histoire de l’art, dans l’histoire sociale de notre pays.

 

Ce travail historique (historiciste) et patrimonial rentre dans le champs des politiques actuelles de promotion de la diversité culturelle et artistique, de lutte contre les discriminations ; il facilite également les dynamiques d’inter.trans.disciplinarité et d’inter.trans.culturalité; d’expression des imaginaires diverses et variées.

 

Pour cette édition, qui marque les 20 ans du projet Danses et Continents Noirs, grâce à un partenariat avec le projet EuroPhilsophie et Erasmus Mundus de l’université Toulouse 2, grâce au soutien exceptionnel du conseil régional d’occitanie et au soutien habituel des collectivités, nous proposons une programmation exceptionnelle.  Cette programmation pluridisciplinaire, fait également à part égale une place aux chercheurs, écrivains, intellectuels, philosophes, artistes venus d’Europe, d’Afrique, des Caraïbes, de l’Océan indien et des deux Amériques, autour de la thématique « CORPUS AFRICANA ». Ce concept polysémique interroge surtout les outils ou modalités nouvelles issus des traditions non européennes et qui nous permettent d’appréhender autrement les dynamiques de la mondialisation, les rapports de pouvoir et de domination entre les individus (genre, race, sexe, classes, etc.).

La programmation est conséquente et s’appuie sur un solide et fidèle réseau de salles et équipes techniques de Toulouse et de son agglomération.

 

Fidèle à ses fondations, le festival entend ainsi participer à la réflexion concernant le renouvellement de notre poétique relationnelle (vivre ensemble), et donc de fait, de la création artistique et de la pensée.   

Cette édition vient parachever un long cycle de travail entamé il y a trente ans ! Nous espérons en ouvrir de nouvelles. Dansons ensemble !

James Carlès


La « mondialité » de la philosophie expérimentée au sein du Master International Erasmus Mundus EuroPhilosophie depuis sa création en 2007 à l’Université de Toulouse Jean Jaurès est ce qui nous a amené à mettre en œuvre ce que le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga appelle « une pratique universalisante » de la philosophie appliquée à créer les conditions d’une authentique rencontre avec les multiples formes de pensée et de vie qui, nés des décolonisations passées et des luttes décoloniales en cours, font le présent de ce début de siècle.

Tout au long du XXe siècle se sont développés des courants philosophiques africains et afro-américains qui demeurent méconnus en France, bien que des figures liées à la France telles que Césaire ou Fanon comptent parmi leurs références centrales, et que, en Afrique ou dans les Caraïbes, le français soit souvent la langue de la nouvelle Critique. L’expression « philosophie africana » désigne ainsi une tentative d’embrasser la variété des savoirs, spéculations, expressions théoriques et critiques, nées de l’Afrique et de sa diaspora. Née du désastre et de la déshumanisation des corps courbés par la colonisation et la traite, la philosophie africana témoigne d’une force inébranlable et d’un effort pour penser et recréer l’humanité à la limite, au bord du précipice de la zone du non-être. Elle partage de ce fait avec la danse contemporaine africaine, afro-américaine et caribéenne, une même origine et un même objectif : portant plantée en soi, la mémoire du viol des corps, elle n’ajoute pas à la fiction aliénante d’un ciel universel des idées éternelles applicables à tout va, mais prend tout son sens à même l’espace-temps de l’environnement immédiat de ses auteurs et des situations instables qui sont les leurs, à seul fin de rétablir une verticalité, d’affirmer la dignité retrouvée des corps. Pensée et danse africana œuvrent ensemble à la résurrection d’une humanité niée, à la réinvention de soi et d’une histoire collective dérobée, à l’ouverture d’un espace spirituel propre, par la création d’un nouveau corpus à écrire en mots comme en mouvements et en états de corps – pour faire exister une corporéité différenciée qui fasse sens à tous les corps.

La rencontre avec James Carlès et avec le vaste domaine de création que le Festival des Danses des Continents Noirs ouvre depuis vingt ans au public toulousain a été pour nous d’abord la chance de pouvoir inscrire dans l’espace public notre détermination à pratiquer collectivement  une philosophie qui ne soit pas, comme elle l’a été et continue souvent de l’être, une des principales instances de légitimation et d’exercice du pouvoir et de la domination exercée sur les peuples. Inspirée par la pensée yoruba, la philosophie africana ne sépare jamais la connaissance théorique, pas plus que la réparation de la vie sociale ou de l’ordre cosmique, de la connaissance pratique du vocabulaire chorégraphique qui permettra de nourrir l’œil des siens par la mise en corps d’un spectacle créant la beauté sans l’hériter passivement d’un maître prescripteur. Inversement, les écoles chorégraphiques africana sont aussi des écoles philosophiques pour la vie qui délivrent à leurs élèves la science, inédite dans l’enseignement européen, des gestes de l’adaptation critique à un monde adverse. Les danses actuelles de l’Afrique et de ses diasporas, loin des stéréotypes exotiques et folkloriques qui les caricaturent et les stigmatisent, mobilisent leurs traditions pour ce qu’elles ont toujours été : des pratiques critiques de métamorphose, d’improvisation et de contextualisation, c’est-à-dire des manières de se récréer au contact de l’inconnu et de ses dangers.  De même le rapport de la philosophie africana aux nombreuses traditions intellectuelles qui ont fait vivre les grandes civilisations des Afriques..

Il y a 55 ans, James Baldwin se demandait à propos de la Nation noire, dansante et souffrante : « qu’adviendra-t-il de tant de beauté quand la vengeance aura été consommée » ? C’est-à-dire, pour Baldwin, selon la loi divine que reconnaissent les chrétiens : une fois que celui qui s’est élevé sera abaissé. Et que celui qui s’est abaissé sera élevé. Il semble que l’abaissement de celui qui s’est cru supérieur au reste des hommes et à leurs mondes, avec une brutalité et un mépris inégalés jusqu’alors, a commencé. Comme dit l’écrivain congolais Sony Labou Tansi : « le bateau prend l’eau ». Corpus Africana espère donner un aperçu de toute cette beauté qui commence par contre coup à se lever.

Jean-Christophe Goddard

Teaser du festival 2018 (à venir)

Programme du festival DCN 2018

Affiche festival DCN 2018